Le manager visuel par Meryem Le Saget

Alors que Meryem Le Saget vient de publier une troisième édition entièrement revue et enrichie de son ouvrage à succès « Le Manager Intuitif », nous l’avons rencontrée pour nous parler de ce qu’elle observe de la percée de  la pensée et de l’expression visuelles dans le management. En effet, elle chemine depuis plus de 20 ans à la croisée du leadership managérial et des méthodes visuelles. Elle est depuis la fin des années 80 adepte et collaboratrice des pionniers américains de la facilitation graphique auprès desquels elle s’est formée et a développé des méthodes destinées aux managers. Meryem revient sur ce parcours pour nous livrer quelques apprentissages et perspectives sur le développement possible de ces approches en devenir.

1. Qu’est-ce qui est à l’origine de votre intérêt pour la pensée et l’expression visuelle ?

 Au début de ma carrière j’ai dirigé l’Institut de l’Expansion, filiale du groupe Expansion, qui propose aux dirigeants d’entreprise des formations de haut niveau et des forums-débats sur le management de demain. Dans le cadre de ma veille sur les meilleurs programmes de leadership pour dirigeants j’ai repéré vers la fin des années 1980 l’émergence de la facilitation visuelle aux Etats-Unis. J’y ai rencontré David Sibbet et cela a été le déclenchement d’une longue collaboration jusqu’à aujourd’hui. J’ai également croisé la route de Michael Doyle, grand spécialiste des visions participatives de grande ampleur, avec qui j’ai  collaboré pendant de nombreuses années. Michael Doyle a été le premier à écrire sur la facilitation (livre « How to make meetings work ») et à distinguer le rôle du facilitateur et celui du capteur visuel (graphic recorder) dans l’animation de groupes de travail.

Grâce à ces rencontres je me suis d’abord formée aux méthodes visuelles développées par David Sibbet appliquées à l’animation de réunions et séminaires en entreprise. Je me suis certifiée à l’approche Drexler-Sibbet sur la dynamique des équipes performantes. Puis j’ai contribué au développement de la séquence de Graphic templates pour la planification stratégique (Strategic Visioning). L’objectif était de formaliser les démarches pour autonomiser les utilisateurs.

Cette collaboration m’a permis de participer à différentes missions d’envergure et pionnières en facilitation visuelle. C’est par exemple le cas dans les années 1990 du travail de reconstitution de l’historique de Général Motors Europe pour leur convention de Zurich. Sur une large fresque murale préalablement dessinée par David Sibbet et ses équipes, les différents directeurs montaient sur scène pour commenter leur part de l’histoire jusqu’à la mise en perspective vers la vision et le futur.

Aujourd’hui je travaille régulièrement avec David et je participe aux retraites annuelles de son équipe. Par le suivi de l’évolution des pratiques en entreprise, j’apporte des idées à la conception de nouveaux modèles graphiques, comme par exemple celui des étapes de transformation des entreprises (Sibbet/ LeSaget Sustainable Organizations Model), codéveloppé avec David Sibbet et que ce dernier  présente dans son récent ouvrage « Visual Leaders ».

J’ai aujourd’hui davantage une posture de consultante qui se situe en amont de l’utilisation de la facilitation graphique. Je fais donc appel à des artistes graphic recorders pour co-animer mes séminaires, particulièrement quand il y a un travail de représentation de la vision de l’entreprise. C’est essentiellement un travail sur mesure, cela dépend de chaque entreprise et de ses propres images ou métaphores préférées.

2. Pouvez-vous nous en dire davantage sur l’usage des modèles graphiques utilisés pour l’animation de groupe en entreprise ?

Les modèles graphiques sont au cœur de la pédagogie de David Sibbet. Les modèles sont utilisés en entreprise par exemple pour les états des lieux, les tendances, le visioning, les plans d’actions, etc. Ces supports visuels sont très bien adaptés en petit groupes. Ils pré-structurent la réflexion et facilitent le travail en équipe. En fait, ils sont d’un usage très naturel chez les individus. La méthode est très efficace pour faire progresser les échanges et avancer rapidement. Il est aussi plus facile d’obtenir l’adhésion parce que les personnes voient ce qu’elles co-construisent. Cela donne lieu à des échanges plus authentiques, plus profonds. Le recours au visuel renforce le travail de sensibilisation des participants à la diversité des idées et facilite l’émergence d’idées : il réduit la répétition, rend visible les discussions et les représentations communes, et permet de formaliser la pensée collective.

Le gros du travail est de développer du « sur-mesure » pour entrer dans la culture de l’entreprise autour de ses métaphores. C’est là que la puissance de l’évocation par le visuel prend toute sa force et son utilité. Il faut noter toutefois qu’il y a une très grosse différence culturelle entre la France et les Etats-Unis quant à oser l’utilisation de la facilitation visuelle. Mais les choses changent, les entreprises voient davantage l’apport de la visualisation des productions, particulièrement quand le travail de groupe est complexe ou aborde des sujets à fort enjeu.

A l’issue des groupes de travail utilisant des modèles graphiques, les productions sont retravaillées en PowerPoint®, pour pouvoir plus facilement être diffusées à tous dans l’entreprise. Et pour le graphic recording fait sur mesure, les panneaux sont photographiés au format diapositive, « nettoyés » pour rendre les messages plus clairs, et regroupés dans un book de synthèse du séminaire. Il y a une totale intégration de la chaîne de production du visuel.

3. Le rôle et les méthodes du manager évoluent, qu’est-ce qui peut l’amener à utiliser du visuel ?

Plusieurs raisons : premièrement le manager aujourd’hui n’est plus le dépositaire de la solution. Les compétences déterminantes pour résoudre les problèmes ne sont plus concentrées uniquement à la tête de l’entreprise, elles sont réparties partout dans l’organisation. Le dirigeant réalise qu’il a besoin de la contribution de tous. Ce qui change aussi le rôle du manager : il n’est plus un expert ou un chef hiérarchique détenteur de l’information, il devient un leader-facilitateur. Il ne fait pas cette transformation en un jour bien sûr.

Le parcours du manager vers la collaboration progresse en général de la manière suivante : il apprend et pratique d’abord l’écoute et la dynamique des groupes à travers les approches participatives ; puis progressivement il avance vers la coopération, qui structure la participation grâce à des objectifs précis et des méthodes de travail en équipe, et enfin il évolue vers les méthodes collaboratives. C’est en parcourant ce  chemin qu’il apprend le co-design et la co-création. Or les supports visuels facilitent et renforcent ces dynamiques de partage des idées et de co-production. On les utilise de plus en plus dans les approches collaboratives. En même temps les outils disponibles évoluent, les murs et les tableaux blancs par exemple deviennent des écrans tactiles et communiquent. Il est devenu plus facile d’intégrer les approches visuelles dans les dynamiques d’animation de réunions et de groupes de travail.

4. Que peut-on dire de la pénétration de la pensée visuelle dans l’entreprise en France ?

L’usage de la pensée visuelle est encore timide dans les PME. Il y arrive souvent en catimini. Ce sont souvent les start-up qui l’adoptent plus naturellement. Si la progression est lente, c’est en partie parce que les approches visuelles sont peu connues en France, alors qu’aux USA elles sont assez développées. Des vidéos en accès libre sur internet telles que les séries RSA Animate (www.thersa.org)  ou les présentations TED sur le pouvoir des visuels (www.ted.com) y contribuent, mais elles restent encore aujourd’hui très peu connues des entreprises.

En France, les DRH des entreprises internationales connaissent les panneaux d’illustrations réalisées en scribbing par des illustrateurs qui réalisent des vignettes. La compétence de graphic recorder n’est pas toujours optimisée. L’intervention graphique vient s’ajouter à l’événement, on cherche surtout un « souvenir » de l’événement. La captation visuelle ne fait pas partie intégrante de la dynamique du séminaire ou de la convention. Aux Etats-Unis le support visuel fait partie de la dynamique de la réunion ou du séminaire, les participants interagissent avec ce qu’ils voient se construire.

Il reste en France un certain blocage par rapport au dessin, soit parce que les personnes pensent qu’elles ne savent pas faire, soit qu’elles ne trouvent pas cela sérieux. Il y a une crainte de se confronter aux autres et d’apparaître imparfait lorsque l’on représente ses idées visuellement.

5. Le recours à l’expression visuelle est-il encouragé par les avancées des technologies numériques ?

Oui, la profusion de technologie accélère la démocratisation et l’appropriation du visuel par les personnes. Avec le développement des smartphones, l’usage des photos a explosé, tout le monde est devenu photo-reporter. L’outil a généralisé l’usage de l’image pour exprimer ses idées.

Lorsqu’il s’agit de pouvoir partager des idées et faire travailler des groupes, le recours aux notes reste incontournable. La bonne nouvelle est que la prise de notes visuelles devient de plus en plus facile, intuitive, relayée par la technologie et notamment les tablettes. Chacun teste plusieurs applications, sélectionne les meilleures pour ses besoins. Les écrans deviennent tactiles, les panneaux de facilitation visuelle sont connectés à des ordinateurs et permettent la diffusion sous forme numérique aussi bien que la vidéotransmission. Ce ne sont pas encore des technologies abordables par toutes les entreprises, mais la démocratisation est en route.

Pour le graphic recorder, la main reste l’outil principal, mais le stylet d’iPad (ou les feutres pour tableaux digitaux grands formats) font des progrès. Avec l’utilisation des tablettes, le stylet est le nouveau stylo naturel. Ainsi l’application Brushes pour iPad est de plus en plus utilisée, elle permet de faire de la saisie visuelle de qualité et, pour les habitués, il est possible de saisir sa pensée assez rapidement. Certains recorders savent prendre les notes visuelles d’un meeting directement sur tablettes, avec Sketchbook Pro par exemple, et ils dessinent comme s’ils étaient devant des murs de papier avec des feutres de couleurs. La qualité de restitution et de variation des effets graphiques est telle, que certains artistes comme le peintre anglais David Hockney font des œuvres remarquables avec Brushes, c’est impressionnant.

6.  Alors les visuels seront-ils les managers leaders de demain ?

 David Hockney souligne que c’est surtout la capacité à voir de l’artiste qui fait l’œuvre. En facilitation visuelle, c’est essentiellement l’écoute et la capacité à représenter visuellement les idées du groupe qui comptent. Dans une perspective où l’avenir de l’entreprise c’est la collaboration, il est très probable que le manager qui maîtrisera cette grammaire visuelle aura plus d’impact que les autres. On se rend compte qu’au lieu de discuter tous autour d’une table en défendant chacun son point de vue (et cela peut durer des heures !), il est beaucoup plus productif de noter sur un mur de papier ce que disent les personnes : le groupe se concentre rapidement sur ce qui est produit et moins sur qui a dit quoi. On construit des accords progressifs, c’est plus facile d’atteindre un consensus. D’ailleurs, je défie quiconque de réfléchir efficacement en groupe sur un problème complexe ou de produire des idées innovantes sans avoir recours à des schémas ou dessins !

La pensée visuelle aide beaucoup à cartographier les problèmes complexes, à se représenter les interactions entre les éléments, à visualiser l’influence des parties prenantes, à imaginer des solutions innovantes. C’est très utile pour y voir plus clair. Cette approche est tout à fait adaptée au monde de demain car nous devrons être conscients des effets de système plutôt que d’analyser rationnellement les éléments constitutifs d’une situation. Quand tout change, ce sont les mouvements et les tendances qu’il faut arriver à capter. J’imagine que ces compétences entreront progressivement dans le cursus du manager, tout comme l’art de faire des présentations ou de parler en public l’a été.

Quelques éléments de bibliographie récente

La troisième édition du « Manager Intuitif – vers l’entreprise collaborative » vient de sortir chez Dunod. Il comporte notamment 10 dessins de Pessin, le dessinateur qui illustre les chroniques de management que Meryem écrit  chaque quinzaine dans Entreprise et Carrières.

  • Un deuxième livre de Meryem, co-écrit avec Edith Luc, professeur associée à HEC Montréal, est sorti également en mai 2013 aux Presses de l’Université de Montréal. Il décrit des exemples d’organisations qui utilisent à grande échelle le management collaboratif. Le livre s’appelle « La Pratique du Leadership Partagé. »
  • Meryem a également relu le manuscrit de « Visual Leaders », le troisième volume de la série des Visual Books de David Sibbet, pour sa publication par Wiley début 2013.

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